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La vision rend (l'entreprise) aveugle !
Certes, Sénèque nous enseigna, il y a plus de 25 siècles,
qu'il n'est pas de vent favorable pour le marin qui ne sait où
il va. Mais le commandant du Titanic savait où il voulait mouiller
l'ancre. Il avait juste oublié les risques externes (icebergs),
et surestimé ses capacités internes (robustesse de la structure,
manoeuvrabilité du navire, expérience de l'équipage,
honnêteté de l'armateur). Combien de « champions
de la vision », encensés par les médias il y
a peu, se meurent ou sont déjà morts de poursuivre leur
rêve, souvent honnêtement, entraînant avec eux des moines
soldats de moins en moins dupes, et qui, s'ils ont appris de l'expérience,
refuseront plus ou moins ouvertement le prochain embarquement pour Cythère
? Qu'elle soit véhiculée par l'illusion du consensus au
sein de l'équipe dirigeante, ou par l'enthousiasme contagieux d'un
leader charismatique, la vision mène l'entreprise à sa perte
si elle conduit à oublier que « la stratégie suit
la structure », autant que la structure la stratégie, n'en
déplaise à l'école de pensée managériale
de Harvard.
Notons enfin pour l'anecdote que toutes ces visions se ressemblent étrangement,
quel que soit le secteur et l'entreprise, et qu'elles visent à
conquérir... le leadership (en termes de volume, qualité,
rentabilité, attraction de candidats, etc.). Cet effort tautologique
fait le délice du sémiologue, mais des ravages dans l'économie,
comme le rappelle la frénésie actuelle des fusions pour
atteindre des « tailles critiques », qui détruisent
plus de valeur qu'elles n'en créent, ou la récente implosion
de la bulle Internet.
La valeur des valeurs
Après avoir défini ou changé sa mission et projeté
l'entreprise dans l'avenir à grand coup de vision, notre leader
va, s'il applique la recette, définir des valeurs. Là aussi,
on est en droit de questionner sérieusement le bon droit du dirigeant
à chercher à transférer des valeurs (ses valeurs
?) à des salariés. Mais qu'attend-il d'eux au juste ? Des
actes d'allégeance destinés à renforcer la projection
de son ego dans des valeurs édictées à la légère,
en recherchant plus l'anagramme (SERVICE et VALEUR (!) sont les plus fréquents)
que la profondeur du sens ? Ou espère-t-il des comportements à
la fois productifs et respectueux des règles ?
À supposer que notre leader soit dans son bon droit, et sans douter
de ses intentions bienveillantes (« c'est pour les aider à
assimiler la culture maison »), les valeurs professées ne
résistent pas à un rapide examen s'appuyant sur un corpus
scientifique consistant (psychologie, sociologie, anthropologie culturelle).
En effet :
Les valeurs ne sont pas « de » l'entreprise, elles
sont « dans » le coeur des hommes. Si de valeurs
d'entreprise il est question, alors il faut reconnaître qu'elles
émergent au sein de chaque groupe humain, et ne sont en rien dictées.
Chercher à transférer une valeur (par exemple le service
au client) révèle d'abord et surtout d'autres valeurs, celles
qui émergent de celui ou celle qui revendique et mène l'action
de transférer.
Il est illusoire de chercher à changer les valeurs des salariés,
sauf s'ils sont adolescents, ou très immatures. À l'age
adulte, sauf expériences extrêmes et traumatisantes, l'individu
ne change pas facilement de valeurs. C'est trop compliqué et dangereux
car elles sont organisées en un système complexe, patiemment
construit, dont l'équilibre est menacé par le plus petit
changement.
La charte des valeurs se heurte enfin à un écueil majeur
: le sens que chacun met derrière les mots. Un seul exemple, la
loyauté, que l'on retrouve souvent au menu. Que signifie être
loyal à l'entreprise ? Pour l'un, c'est d'abord être loyal
envers son chef direct, pour l'autre envers le client, ou envers l'actionnaire,
ou encore envers ses pairs. Pour l'un c'est obéir aux ordres, pour
l'autre c'est désobéir si l'ordre lui semble déloyal.
L'entreprise est le lieu où des acteurs aux finalités et
aux intérêts divergents acceptent de collaborer temporairement
pour atteindre ensemble des objectifs intermédiaires, qui permettent
en retour à chacun d'atteindre ses buts propres. Etre loyal à
l'un des acteurs peut entraîner un manque automatique de loyauté
envers un autre. Dans « la vie réelle », chaque salarié
réinterprète la valeur « loyauté »
selon sa propre hiérarchie de valeurs, et selon la cohérence
que montrent ses dirigeants entre les valeurs qu'ils professent et celles
qu'ils suivent dans l'action. Et personne n'est irréprochable sur
ce dernier point, y compris les grands leaders !
Sommes-nous condamnés ?
Oui, sans aucun doute, pour le dirigeant qui continue à croire
que le triptyque Mission Vision Valeurs, rabâché dans des
opérations d'endoctrinement mou, renforce son leadership. Ses « suiveurs »
lui passent la facture tous les jours, mais il reste aveugle à
leur déni silencieux : comme le cancre de Jacques Prévert,
ils disent oui avec la tête, ils disent non avec le coeur. Lui se
lamentera chaque jour un peu plus sur leur inconstance, leur faible loyauté,
leur manque d'implication, voire leur malhonnêteté. Sans
comprendre qu'il a les suiveurs qu'il mérite.
Non, pour celui qui accepte l'entreprise comme un carrefour d'acteurs,
porteurs de valeurs en interaction, sources de tensions et conflits. Qui
comprend que des valeurs collectives en émergent, mais qu'elles
ne sont pas données a priori. Qui fait attention à substituer
son discours sur les valeurs par des comportements concrets qui « transpirent »
le respect des personnes et des processus, sans chercher à imposer
ou à professer une morale. Qui ne se prend pas pour un « visionnaire »,
et accepte de réviser avec un oeil critique (et donc avec d'autres
acteurs) ses hypothèses et projets pour le futur. Celui qui, enfin,
renoncera à convertir l'entreprise en organisation missionnaire,
au service de croisades destructrices de valeurs financières et
humaines. |
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